Internet, la vie et moi…

130705-prismJe suis clairement pessimiste, et ne le cache pas.

Depuis quelques semaines, l’actualité ne cesse de brasser les révélations d’Edward Snowden. Le scandale relatif à l’ampleur des interceptions effectuées par les services de renseignement américain dans le cadre du programme PRISM semble intéresser les médias, qui continuent à souffler sur les braises tant qu’il y en a. Et c’est tant mieux, car le public semble prendre conscience que tout cela n’est pas seulement de la fiction comme Hollywood sait si bien en faire, ou de la paranoïa de geek libertaire, mais bel et bien la réalité.

Je dois avouer que j’ai perdu mon pari : j’étais persuadé que l’affaire Snowden ne serait qu’un feu de paille comme bien souvent les médias nous vendent l’actualité, et que quelques jours plus tard tout aurait été oublié, balayé par d’autres informations diverses (sport, politique, écologie ou crises quelconques). Mais non ! Chaque matin, je me réveille au son des actualités sur la NSA et Snowden diffusées par mon radio-réveil. Serait-ce un signe ? Tenterait-on d’être moins « autruche » que de raison ?

Pour ma part, ce qui m’a le plus surpris, c’est clairement le fait que les médias en aient tant parlé, et que l’opinion publique semble s’y intéresser. Ces révélations d’un ex-espion de la CIA/NSA ne m’ont pas vraiment étonné, et la grande majorité de la communauté des spécialistes et professionnels de la sécurité informatique ont suffisamment d’éléments pour penser que les institutions privées et Etats qui en ont les moyens utilisent leur savoir-faire pour procéder à ce type d’interceptions. Rien de nouveau sous le soleil, donc.

Pour rappel, déjà en janvier 2001, un livre de Ducan Campbell intitulé « Surveillance Electronique Planétaire » (lien Amazon) évoquait le programme ECHELON. Je me permets de recopier verbatim la 4ème de couverture, afin de vous montrer que PRISM n’est pas un scoop :

« Echelon, le système de surveillance électronique mis en place par les Américains, et qui fait appel aux technologies les plus avancées, est un élément crucial du réseau mondial qui permet d’espionner toutes les communications, privées ou commerciales,  à l’échelle planétaire. Sous couvert de ‘lutte contre le terrorisme’, conversations téléphoniques, fax, e-mails, sont interceptées et analysés à des fins économiques et politiques. Voilà ce que révèle, documents à l’appui, le rapport de Ducan Campbell rédigé pour le Parlement européen et dont la présentation a suscité l’ouverture d’une enquête internationale, confiée à la DST. C’est ce rapport explosif qui est ici rendu public pour la première fois. »

Janvier 2001 !  Avant les attentats du 11 septembre ! Alors, il est limpide que depuis, ce programme déjà tentaculaire n’a pu qu’être renforcé et amélioré pour toutes sortes de « bonnes raisons » : sécurité nationale, lutte contre le terrorisme, contre les extrémistes, contre les pédophiles, contre le piratage de films, contre tout ce que la morale réprouve. Autant de « bonnes fausses-raisons » (et non le contraire), qui me laissent dubitatif. Pour ma part, j’ai toujours trouvé malheureux que l’opinion publique soit ainsi manipulée dans ses convictions, mais je n’ai ni les clefs, ni la capacité d’agir sur cela, n’étant pas un faiseur d’opinions. Je ne dis pas qu’il ne faut pas assurer la sécurité des citoyens, mais je dis que la langue de bois et les non-dits en la matière ne sont pas les meilleurs moyens d’avancer en confiance.

D’ailleurs, la finalité, la vocation même d’un service de renseignement n’est-elle pas de se renseigner ? Quelle étonnante naïveté de croire que les NSA et autres agences gouvernementales, quel que soit le pays d’ailleurs, ne sont que trois lettres permettant de créer de bons scénarios dans les films d’action et d’espionnage… Quel incroyable aveuglement pourrait faire croire que les dizaines de milliers d’analystes, de linguistes, d’informaticiens et de mathématiciens ne vont au travail chaque matin que pour se tourner les pouces, et que les centaines de milliards de budget sont dépensés au fil des années sans raison précise ? Je ressens toujours un malaise lorsque j’entends des arguments de pseudo « spécialistes » qui balayent tout cela du revers de la main : « nous ne sommes plus au temps de la guerre froide », « ce n’est que de la paranoïa », « nous sommes tous alliés », etc. Et j’ai eu à plusieurs reprises la tristesse de voir que ces soit-disant experts critiquaient mes argumentaires en disant que j’étais contre l’évolution, contre la technologie, contre les bienfaits apportés par tout cela à l’humanité. Quelle hypocrisie.

Arrêtons de nous voiler la face. Le monde n’est pas devenu subitement gentil, mignon, en couleurs, comme le logo de Google… Le monde n’est pas tout plein d’amis, comme aime à le faire croire Facebook. Non, il faut rester les pieds sur terre, n’en déplaise aux pourfendeurs du web 2.0 « merveilleux et idéal ».

Ceux qui me connaissent personnellement et de longue date savent que je suis plutôt du genre « intègre ». Mon leitmotiv est de faire en sorte que l’utilisation des systèmes d’information par les internautes puisse se faire en toute confiance, c’est d’ailleurs inscrit sur ma petite page Twitter. Mais quelle désillusion, lorsque je constate que de nos jours toute l’économie Internet est basée sur le vol d’informations savamment orchestré par les frandes firmes « 2.0 », et que les Etats qui le peuvent en profitent sous prétexte de lutte contre le terrorisme, ou d’autres motifs plus ou moins douteux.

Ce qui m’agace particulièrement, c’est que toutes les innovations vendues comme merveilleuses et géniales, telles que le Cloud, la mobilité, les réseaux sociaux, et j’en passe, ne sont que des artefacts dont la finalité première est de prendre l’usager pour un bênet, de lui faire croire que tout est sous contrôle (oui, mais de qui ?), et qu’il peut avoir confiance. Ainsi, ces grands empires numériques du XXIè siècle se proclament mécènes, sympathiques et offrent une image ludique et agréable. Derrière l’amusant logo coloré de Google, derrière le superbe design des iPhones et iPad, derrière les anodines conversations de comptoir de Facebook, ont été mises en place des technologies ultra-sophistiquées (et au passage très onéreuses) pour en exploiter le maximum. Car ces entreprises ne sont pas philantropiques, bénévoles, mécènes, elles ont un souci de rentabilité et de profitabilité maximum. Lors de l’avènement de la télévision, on a dit que le but était de vendre aux annonceurs publicitaires du « temps de cerveau ». Là encore, rien n’a changé : l’économie numérique a formaté l’internaute afin de le rendre dépendant et consommateur de contenus choisis pour lui. Les tablettes, les réseaux sociaux en sont une parfaite illustration : on consomme l’information et on ne produit presque pas. Qui plus est, l’information consommée est pré-formatée, pré-sélectionnée par ces industries, qui connaissent mieux l’usager que sa propre famille. D’ailleurs, il suffit de s’en rendre compte pour constater que Google, Twitter et consorts ne renvoient pas les mêmes résultats de recherche selon votre profil. On en vient à se demander si cela ne canaliserait pas les esprits, puisque l’information objective a disparu, et le choix des informations affichées est effectuée par « celui qui estime ce qui est bon pour vous ».

Ce scénario est malheureusement une réalité, et Georges Orwell n’avait que sous-estimé dans sa fiction « 1984 » ce qui allait arriver. 1984… je ne peux que penser à la fameuse publicité d’Apple, de la même date, introduisant le premier Macintosh et faisant clairement allusion à la suprématie d’IBM. Et trois décennies après, Apple est devenu l’un des big-brothers de la planète, sans remords ni regrets. Comble cruel de l’histoire, et au grand dam des pionniers de la Silicon Valley, hippies libertaires, blasés des dérives étatiques et des scandales de l’époque : guerre du Vietnam, affaire du Watergate (une goutte d’eau comparée à Prism) etc.

Internet n’a pas été conçu dans cet esprit de surveillance généralisé. Il a été conçu par des individus passionnés, admiratifs de ce que peut apporter la technologie, dans le sens le plus positif et le plus noble. Malheureusement il y a toujours des dérives, exercées pour des raisons lucratives ou pour le pouvoir. Et ce n’était pas prévu par les inventeurs du concept… quoi qu’on aurait dû se douter que tôt ou tard cela arriverait.

Et tout cela me laisse profondément triste. Oui, triste. Car j’imaginais Internet autrement, moi aussi. Si je me suis spécialisé en sécurité informatique, c’est car je souhaitais lutter pour protéger l’individu contre les « méchants », les mafias, les voleurs, les criminels. Mais je suis forcé de constater que ma définition des « méchants » était totalement réductrice. Car maintenant, on doit y inclure les Empires numériques, les Etats et sûrement d’autres entités. Vaste programme, de quoi se dire qu’on pédale dans le vide… Si même les coeurs de réseau, les services et  systèmes informatiques vendus partout ou offerts sur Internet, sont sous contrôle d’entités mal intentionnées, on serait presque tentés de se dire que tout est foutu.

Je garde cependant un soupçon d’espoir. Lorsque, en 1940, la France avait presque succombé au joug Nazi et que tout semblait perdu, un Général devenu illustre par la suite n’a t-il pas réussi à garder espoir, et à renverser la situation ? En 2013, il existe encore quelques individus qui croient en la Liberté, en l’Egalité et la Fraternité. Je leur souhaite bonne chance, au nom de l’humanité.

Une remarque cependant. Je suis tout autant irrité par tout ce que j’ai évoqué plus haut, que par celles et ceux qui se revendiquent Anonymous, ou autres chevaliers d’Internet… Un peu de lucidité, je vous en prie : ce n’est pas en sortant des documents confidentiels et en piratant à-tout-va que les choses vont s’arranger : il y a parfois des raisons véritablement valables pour qu’un document soit confidentiel, ne serait-ce que parce que des vies peuvent être détruites si des noms sont livrés en pâture. Ce n’est pas en vandalisant et en saccageant que vous y arriverez, et pour moi, ces méthodes de protestation sont tout aussi inacceptables que les raisons pour lesquelles sont choisies. Gandi, Mandela  y sont bien arrivés pacifiquement… merci d’y songer avant de jouer aux justiciers.

Si je trouve un peu de temps, je vous livrerai dans un second billet mon message d’espoir et quelques conseils… En attendant, je vous invite à aller voir l’interview d’Eric Filiol qui livre son point de vue sur ces aspects et complète d’une certaine manière ma vision des choses.

Comments

Comment by Denis on 2013-07-05 10:05:30 +0200

« il y a parfois des raisons véritablement valables pour qu’un document soit confidentiel, ne serait-ce que parce que des vies peuvent être détruites si des noms sont livrés en pâture ».

Est-ce être naïf que de penser que c’est justement le secret qui alimente l’incompréhension, la manipulation et le ressentiment ?

Comment by Bruno Kerouanton on 2013-07-05 11:14:47 +0200

Absuloment pas ! Le secret est l’un des pires facteurs d’incompréhension et de conflits, mais d’un autre côté le secret est également le respect de l’individu et de la vie privée (comme son nom l’indique). Tout est question de proportion, de finalité et de bon sens. C’est le coeur de la question, et là réside toute la difficulté du problème : ce qui doit rester secret pour l’un est parfois vu par autrui comme devant être public, et vice-versa. Pour simplifier, je pense que l’individu, l’être humain, doit être protégé dans sa sphère privée tant qu’il n’interfère pas de manière négative avec la sphère privée d’autres individus, ou met leur vie en péril. Et en rédigeant cette phrase, je me rends compte que le problème est quasi insoluble, et que même cette dernière phrase peut prêter à confusion et à interprétation…

Comment by Ronan_FR on 2013-07-05 19:16:57 +0200

Je ne dis pas ça spécialement pour vous, mais je m’agace un peu de tous ces gens qui disent « on le savait bien ». Non, on ne le savait pas.

On pouvait bien se douter que les agences de renseignement avaient des capacités d’espionnage importantes mais, d’une part, Snowden a apporté des preuves irréfutables et d’autre part, il révélé l’ampleur absolument terrifiante que cela a pris. Le Guardian a par exemple révélé que le GCHQ enregistrait 600 millions d’événements téléphoniques par jour ! Sans que nous le sachions, nous sommes tous devenus suspects et espionnés.

Et puis, il faut bien voir la nouveauté de la situation du fait de nouveaux outils de traitement de données, ceux justement qui se cachent derrière derrière le Big Data. Comme l’indique le Wall Street Journal :

« A computing and software revolution, launched in Silicon Valley a few years earlier, made sifting all that data easier. That was particularly true with the development of Hadoop, a piece of free software that lets users distribute big-data projects across hundreds or thousands of computers.{…}

The NSA also became an early adopter. At a 2009 conference on so-called cloud computing, an NSA official said the agency was developing a new system by linking its various databases and using Hadoop software to analyze them, according to comments reported by the trade publication InformationWeek.

The system would hold « essentially every kind of data there is, » said Randy Garrett, who was then director of technology for the NSA’s integrated intelligence program. « The object is to do things that were essentially impossible before. » »

http://online.wsj.com/article/SB10001424127887323495604578535290627442964.html

Enfin, je ne vois pas le lien avec les objectifs de rentabilité des grandes entreprises du web. Les liens qu’elles entretiennent avec le gouvernement américain est inquiétant mais rien n’indique que cela ait un rapport avec l’aspect financier.

Comment by DenisDag on 2013-07-12 13:26:50 +0200

Superbe article, Bruno.

Avec une bonne balance « Espionnage Etatique vs Grand Guignol Anynoumesque ».

Bon, maintenant on fait quoi? Je suis espionné? Un voyant rouge s’allume quelque part si je dis le mot Cocotte-Minute? Une pub sur FB m’indique que des jeunes femmes cherchent désespérément des hommes de 54 ans? (je suis né en 1959…)?

Finalement, je ne pense pas être assez intéressant pour les grandes oreilles, et je sais que les pubs FB sont souvent des attrapes nigauds.

Alors, je suis exposé, oui, mais est-ce que je le suis plus que l’habitant d’un village perdu, au début du siècle dernier, lorsque chacun guettait l’autre derrière les rideaux tirés?

Bon maintenant, c’est certain, en cas de dictature, je devrais vite changer de comportement…

Comment by ylo on 2013-07-19 12:18:46 +0200

http://www.h-online.com/security/news/item/Android-and-its-password-problems-open-doors-for-spies-1918596.html

Voir aussi cet article sur le stockage des password/passphrases en clair par Android chez Google… et ses conséquences probables!