Hospitalisé

(Suite de https://bruno.kerouanton.net/blog/2020/08/07/la-traversee-du-desert/)

Internement

Trois semaines pour le moins intéressantes m’ont permis de découvrir ce milieu très spécifique, qui m’ont par la suite permis de confirmer que les écrits du sociologue Erving Goffmann, ou pour les moins assidus à la sociologie le film « Vol au-dessus d’un nid de coucou » n’entâchent pas la réalité. Malheureusement.

Tel que constaté par Erving Goffman à l’époque, le système mis en place contribue judicieusement à s’auto-entretenir, en limitant fortement les capacités des pensionnaires ce qui soulage le personnel. Il n’est nullement question de soigner, il est plus question de canaliser les esprits vers une forme de pensée unique prônant le lâcher-prise et l’acceptation du destin sous sa forme la plus primitive. On avale des cachets divers et aux effets divers. On s’occupe avec des « ateliers d’occupation » rappelant les travaux manuels de l’école enfantine… J’ai pu ainsi découvrir la poterie, m’essayer à la pyrogravure et à diverses réalisations futiles. Cette vie en collectivité contrainte m’a, grâce à ma curiosité naturelle, permis de m’entretenir avec nombre de pensionnaires. Environnement et conversations parfois surréalistes garanties!

De l’art de passer le temps. Ca change d’Ollydbg…

L’univers carcéral est plus restrictif mais on y trouve des constantes. Comme la fameuse promenade quotidienne de 30mn en groupe et accompagnés en permanence par plusieurs membres du personnel pour éviter les évasions. Comme les portes du bâtiment fermées à clef le soir, les fenêtres munies de barreaux et les rondes de Securitas dans le parage pour ramener au bercail les éventuelles brebis égarées. Les repas pris en commun dans une grande salle, non loin de ce que nous surnommions « l’aquarium », un local vitré permettant au personnel surveillant de vérifier en permanence le risque d’insurrection. La prise des médicaments sous la surveillance bienveillante du personnel, histoire que personne n’ait le malheur d’oublier un cachet sous une chaise ou ailleurs… Si vous n’avez pas regardé Vol au-dessus d’un nid de coucou, je ne peux que vous le recommander, rien n’a changé il me semble.

Lorsque l’on se retrouve dans un tel univers, au sens littéral du terme car rien ne ressemble à la vie normale, il est passionnant de s’intéresser à son fonctionnement. Je me suis vite attaché à l’observation de l’ensemble. Les nombreux rituels quotidiens instaurés – imposés – par le personnel pour donner un semblant de rythme mais surtout provoquer des réflexes conditionnés. Les séances de groupe quotidiennes et hebdomadaires, destinées en théorie à instaurer une dynamique collective positive.

Sur ce point je peux vous dire que la diversité des pensionnaires rendait l’exercice loufoque et surréaliste, mais c’était intéressant en tant qu’observateur. Situation ubuesque dûe à la mixité des causes ayant provoqué l’internement. Traumatismes de viols, bipolarité, épuisement professionnel, tentatives de suicide, dédoublement de personnalité, boulimie-anorexie, et j’en passe. Cela entraînant une belle cacophonie de personnes qui, ne pouvant pas avoir les mêmes motivations, ne poursuivent pas les mêmes objectifs pour autant qu’ils ou elles en aient. Echec patent du système… qui n’est de toute manière pas destiné à soigner.

Pendant ce temps, n’ayant aucune idée quant à la durée de mon séjour, je m’étais organisé une petite vie sympatique. A l’opposé de nombre de pensionnaires passifs, j’avais opté pour une expérience orienté sur la créativité et le « tout-confort ». A cet effet, j’avais réussi à acheminer des livres ainsi que mon Olympus OM-D M5 et ses objectifs à focale fixe, mais également mon synthé Novation Ultranova, transformant ainsi ma « chambre » en mini home-studio improvisé, et suscitant la curiosité auprès de mes co-pensionnaires.

Très certainement le seul home-studio de l’hôpital !

Très rapidement, je me suis rendu compte que le système en place était conçu pour m’y maintenir et que je n’en sortirai que par ma propre volonté. Très rapidement également, et par déduction, j’ai pris sur moi pour d’une part suivre les rituels imposés et faire le mouton docile, tout en commencant à sympathiser avec les pensionnaires… et le personnel soignant, notamment les internes de garde qui s’ennuyaient un peu en soirée et auxquels je présentais mes dernières lectures scientifiques en termes de tests cliniques des effets du curcuma en double aveugle sur des personnes souffrant de dépression. Autant dire que je me suis vite fait repérer comme atypique, pour autant que cela signifie quelque chose dans ce milieu.

Les pensionnaires également venaient souvent me voir car j’aimais m’exprimer sur toutes sortes de sujets allant de la philosophie à la musique, et leur donnais par dessus le marché les détails précis relatifs à leurs traitements, les effets escomptés et secondaires des molécules ingérées (non, je n’ai jamais pris cette saleté, je vous assure, que l’on m’en préserve), et d’autres conseils utiles. Outre mes nombreuses lectures en ligne et sur papier (j’avais commis l’audace d’acheter préalablement puis d’emmener dans ma chambre un exemplaire du DSM-5, le manuel de Diagnostique et Statistique des troubles Mentaux, ouvrage destiné aux praticiens et non aux patients, cela va sans dire), mon cousin médecin multispécialiste me prodiguait à distance nombre de retours fort utiles.

Mes lectures durant l’hospitalisation

Au bout de deux semaines passées avec mon petit groupe de pensionnaires qui passaient leur temps en ma compagnie, cela a forcément suscité l’ire de la cheffe du service. Imaginez-vous donc : un patient qui sème la zizanie dans le système et les protocoles, en parlant aux autres. Du coup je me retrouve convoqué ! Cet entretien a été exemplaire, et j’en garde un souvenir amusé :

– Monsieur Kerouanton, vous n’avez pas à parler aux pensionnaires, c’est à nous de faire le dialogue avec eux.

– Je n’y peux rien, ils vienent me voir je ne vais pas les en empêcher. Et ils me disent que je réponds aux questions qu’ils vous posent et auxquelles vous ne répondez pas. Après tout, si vous ne faites pas vous-même le dialogue avec eux, ce n’est pas ma faute si ils viennent me voir!

Bref, c’était cocasse. Par la suite, j’ai appris que mon nom avait circulé dans tout l’établissement y compris les autres services et la direction ! Visiblement j’apportais quelque chose de nouveau à ce système, nouveau mais pas forcément le bienvenu par le personnel, quoi que cela m’a permis de nouer d’excellentes relations avec certains pensionnaires, des liens forts qui perdurent aujourd’hui.

En conséquence, on m’a vite suggéré que je n’étais sans doute pas à ma place, et que j’étais libre de partir au plus tôt de l’établissement, cela à ma plus grande joie, vous l’aurez deviné.

Dernier jour, le départ.

A suivre…

1 Comment »

Bruno Kerouanton on août 8th 2020 in Santé

One Response to “Hospitalisé”

  1. Nathalie enet responded on 03 Oct 2020 at 22:28 #

    Tu as foutu ton bordel ( lol), mais bon le principal c’est que cela ta apporté ce que tu désirais ( enfin j’espère)

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